Éléments contextuels

La rénovation, une diversité de flux matériaux rendant complexe la mesure de son impact carbone

La décarbonation du secteur du bâtiment constitue aujourd’hui un enjeu majeur des politiques environnementales européennes. Si les méthodes d’évaluation carbone des bâtiments neufs sont désormais largement structurées, notamment en France avec la RE2020 qui fixe des exigences carbones progressivement renforcées, la rénovation fait encore l’objet de cadres méthodologiques beaucoup moins homogènes.

Cette différence s’explique en partie par la complexité propre aux opérations de rénovation car, contrairement à une construction neuve, l’évaluation environnementale d’une rénovation implique de définir la manière dont le patrimoine existant est pris en compte dans le calcul, ce qui soulève de nombreuses questions méthodologiques. Une opération de rénovation ne met pas uniquement en œuvre des produits neufs. Elle combine généralement différentes catégories de composants : des éléments conservés, qui poursuivent leur cycle de vie au sein du bâtiment ; des éléments déposés, dont le cycle de vie s’interrompt prématurément, et des produits neufs venant remplacer ou compléter l’existant.

L’ACV de rénovation est donc par nature plus complexe que l’ACV d’une construction neuve, car elle se traduit par une plus grande diversité de flux de matériaux (et donc de flux de carbone associés). Il n’y a actuellement pas de consensus scientifique ou réglementaire dans la manière de comptabiliser ces flux.
De plus, la prise en compte des flux conservés et des flux déposés non amortis reste associée à des incertitudes, notamment en raison de la connaissance souvent limitée de la date de mise en œuvre et de la durée de vie résiduelle des composants, ainsi que de l’absence fréquente de données environnementales spécifiques aux produits existants.
La rénovation massive du parc bâti constitue l’un des principaux leviers de la Stratégie Nationale Bas Carbone (SNBC), qui vise un objectif de 700 000 rénovations énergétiques par an entre 2024 et 2030 dont 250 000 rénovations d’ampleur par an. La question de la quantification du carbone embarqué des opérations de rénovation devient donc centrale.
A l’échelle des projets, disposer d’une méthode de calcul est une condition indispensable pour comparer différentes stratégies de rénovation et choisir les projets les plus pertinents. Un précédent article d’Elioth consacré au Temps de Retour Carbone (article TRC) a montré que les choix de périmètre, de temporalité et d’indicateurs peuvent sensiblement modifier l’appréciation de la pertinence carbone d’une opération et, par conséquent, orienter différemment la prise de décision.
A l’échelle agrégé, les indicateurs d’impact qu’une telle méthode choisira seront importants pour évaluer la compatibilité des projets avec les objectifs de décarbonation fixés nationalement ou par une structure (bailleurs social, foncière, promoteur…) et, à terme, pour définir des trajectoires de réduction des émissions similaires à celles aujourd’hui mises en œuvre pour la construction neuve.

Évolution des méthodologies d’ACV pour la rénovation

Au cours de la dernière décennie, plusieurs méthodes d’ACV rénovation ont ainsi émergé en Europe. Chacune propose une réponse différente aux principales questions méthodologiques soulevées par la rénovation :

France

2017 – Test HQE Performance ACV Rénovation

Initié par l’Alliance HQE-GBC, ce test constitue une première mondiale pour définir un cadre méthodologique spécifique aux bâtiments existants, sous la forme d’un addendum au référentiel E+C-. Un enjeu spécifique aux rénovations concerne les matériaux conservés et déposés : dans cette méthode, ils sont pris en compte dans le calcul avec un amortissement correspondant à l’âge du composant par rapport à sa durée de vie. Cela rend difficile en pratique l’application de la méthode car il faut connaître l’âge et les durées de vie de produits anciens qui n’ont souvent pas de FDES.

2018 – Label BBCA Rénovation

Porté par l’Association BBCA, c’est la première méthode qui fixe des seuils maximaux d’émissions. Il se distingue par une forte valorisation de la conservation (impact nul pour l’existant conservé) et une pénalisation des déposes précoces via l’indicateur PCENA.

2020-2021 – Projet NZC Rénovation

Ce programme d’innovation collaborative, piloté par l’Alliance HQE-GBC et AIA Environnement, approfondit les travaux précédents en testant la méthode sur 7 cas d’étude représentatifs. Il introduit l’indicateur central de Temps de Retour Carbone (TRC) pour vérifier si les économies d’énergie en exploitation compensent l’impact des matériaux neufs mis en œuvre.

2022 Méthode Quartier Énergie Carbone (QEC)

Piloté par Elioth, le CSTB et efficacity, cette méthode vise à proposer un cadre commun d’évaluation de l’impact carbone des quartiers. Elle intègre notamment une méthode spécifique aux rénovations.

2024 – Le hub des prescripteurs bas carbone, porté par l’IFPEB en partenariat avec Carbone 4, a travaillé sur différents cas d’études d’opérations de rénovation pour quantifier des leviers de décarbonation et définir les indicateurs pertinents à utiliser. Parmi les messages clés à retenir de ces cas d’études et présentés dans leur rapport d’étude, le budget matériaux y est notamment décomposé en deux :

  • Un budget « performance énergétique », ayant pour objectif de réduire les consommations énergétiques et décarboner l’énergie.
  • Un budget qualité d’usage, non négligeable (fortement dépendant de l’état initial du bâtiment) : ici, l’objectif est de préserver les ressources matérielles (écoconception, lutte contre l’obsolescence) au sein des ouvrages non énergétiques.

Europe

En parallèle, d’autres méthodes émergent à l’international. Sans prétention d’exhaustivité, voici les initiatives que nous avons retenues.

2020 : RICS Whole Life Carbon Assessment (Royaume-Uni)

La Royal Institution of Chartered Surveyors publie la première méthodologie de référence dédiée à l’évaluation du carbone sur l’ensemble du cycle de vie des bâtiments. La rénovation y est traitée comme un nouveau projet dont les impacts sont évalués à partir du début des travaux. Cette méthode devient progressivement la référence britannique pour les calculs de carbone embarqué et sert de socle à plusieurs futurs référentiels de performance.

2021 : DGNB Renovation (Allemagne)

Le référentiel allemand DGNB adapte son approche d’analyse de cycle de vie aux bâtiments existants. Il repose sur le principe de préservation du bâti existant et considère les impacts historiques comme hors périmètre du calcul. L’évaluation ACV se concentre principalement sur les nouveaux composants introduits lors de la rénovation, tandis que les enjeux de conservation, de réemploi et d’économie circulaire sont traités au travers de critères spécifiques du référentiel.

2024-2026 : UK Net Zero Carbon Building Standard (NZCBS)

Le référentiel s’appuie explicitement sur la méthodologie RICS pour les calculs de carbone embarqué et fixe des seuils de performance compatibles avec une trajectoire nationale de neutralité carbone. Son rôle est donc davantage comparable à celui de la RE2020 en France : il ne définit pas une nouvelle méthode de calcul mais établit des exigences de performance environnementale à respecter à partir d’une méthodologie de référence existante.

2024 : MPG Renovatie & Transformatie (Pays-Bas)

Les Pays-Bas publient une adaptation de la méthode réglementaire MPG aux opérations de rénovation et de transformation. La méthode introduit la notion de « seconde vie » du bâtiment et distingue plusieurs niveaux d’analyse selon la disponibilité des données sur l’existant. Elle permet d’intégrer non seulement les produits ajoutés mais également, dans une version étendue, les composants conservés ou déposés afin de mieux représenter les flux de matériaux générés par les projets de rénovation.

Le présent article propose une analyse comparative de ces différentes méthodes afin de mettre en évidence leurs principes de calcul, leur philosophie, leurs avantages et leurs limites. La comparaison porte principalement sur la manière dont les différents composants du bâtiment sont intégrés dans le bilan carbone et sur les conséquences méthodologiques des choix retenus. Afin de faciliter cette comparaison, les méthodes sont analysées ici à périmètre constant. Il est important toutefois de rappeler que chacune s’inscrit dans un contexte réglementaire national spécifique et comporte des règles de calcul propres, qui ne permettent pas toujours une comparaison strictement équivalente des résultats. Ces spécificités sont détaillées dans le tableau présenté en annexe.

Synthèse - comparaison des méthodes européennes

Le graphique ci-dessous résume les différentes méthodes de calcul de l’impact des composants pour l’ACV dans le cas d’une rénovation pour les catégories de produit suivants : produits neufs, conservés (et réemployé in situ), déposés, ou réemployés (importé correspond à un produit réemployé issu d’un autre projet ; transmis correspond à un réemploi d’un produit du projet sur un autre projet).

Conclusion

La principale difficulté méthodologique de l’ACV rénovation réside donc dans un traitement approprié des trois catégories de composants (neufs, conservés et déposés). Selon que l’on cherche à représenter le patrimoine carbone du bâtiment, les flux physiques réellement induits par la rénovation ou à simplifier le calcul pour faciliter son application, les méthodes pour traiter chacun de ces composants peuvent fortement varier.

Il n’y a actuellement pas de consensus scientifique ou réglementaire dans la manière de comptabiliser ces flux. Certaines approches, comme celle d’HQE, cherchent à représenter le plus fidèlement possible le patrimoine carbone du bâtiment, notamment via la notion d’amortissement. D’autres, comme la RICS ou QEC, privilégient une comptabilisation des flux carbone physiques générés à partir de la rénovation. Enfin, certaines méthodes comme BBCA ou DGNB simplifient volontairement certains traitements afin de favoriser la conservation de l’existant et le développement de pratiques bas carbone. Ce constat montre que les différences entre méthodes relèvent des philosophies distinctes répondant à des objectifs différents : exhaustivité scientifique, facilité de mise en œuvre ou caractère incitatif.

La distinction introduite par le standard RICS entre carbone embarqué initial (« upfront carbon ») et émissions futures apparaît également particulièrement pertinente (voir à ce titre notre article précédent – TRC). En séparant explicitement les émissions effectivement générées au moment des travaux des émissions plus incertaines liées à la vie future du bâtiment, cette approche facilite la mise en perspective du carbone investi dans la rénovation avec les émissions évitées en exploitation. Cela permet aussi de piloter efficacement les trajectoires nationales, ou d’alimenter les reporting carbone des entreprises via le GHG Protocol.

Au-delà des méthodes de calcul, le développement de référentiels de performance constitue un levier essentiel pour accélérer la décarbonation des rénovations. L’exemple du label BBCA Rénovation montre l’intérêt de fixer des niveaux de performance carbone permettant de valoriser les opérations les plus vertueuses et d’orienter progressivement les pratiques de conception. Sur ce sujet, le Royaume-Uni apparaît aujourd’hui particulièrement en avance avec la publication de trajectoires d’intensité carbone par usage pour les projets de rénovation.

Enfin, bien que le pilotage du stockage du carbone biogénique ne soit pas encore explicitement intégré dans les méthodes d’ACV de la rénovation, il devient un enjeu croissant des stratégies de décarbonation à l’échelle nationale, comme en témoignent les récentes évolutions des FDES au format EN 15804+A2, qui distinguent plus finement les flux de stockage, ainsi que la reconnaissance accrue des puits de carbone comme un flux à calculer séparément dans les référentiels internationaux tels que ceux de la SBTi.

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Les auteurs. rédacteurs.

Rémi BABUT

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Arthur HAULON

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